Transformer le CO2 en roche : un contrat historique de 11,7 millions de dollars accélère la minéralisation in situ
Une nouvelle ère pour le stockage permanent du carbone
Et si la solution pour neutraliser durablement nos émissions de dioxyde de carbone (CO2) consistait simplement à accélérer un processus géologique vieux de plusieurs millions d’années ? C’est le pari que vient de valider le consortium d’entreprises Frontier en signant un contrat d’achat d’une valeur de 11,7 millions de dollars avec la start-up spécialisée 44.01. Cet accord porte sur la séquestration permanente de 20 932 tonnes de CO2 d’ici 2031 dans des formations rocheuses situées aux Émirats arabes unis.
Cette initiative marque le tout premier engagement commercial de Frontier dans la minéralisation in situ, une méthode d’enfouissement qui transforme chimiquement le gaz carbonique en minéraux solides. Initié sous la conduite de dirigeants comme Nan Ransohoff, responsable des initiatives climatiques chez Stripe et cofondatrice de Frontier, ce groupement réunit des géants technologiques tels que Google, Meta ou Shopify pour créer une demande solvable et soutenir l’émergence des meilleures technologies de captage et de stockage.
Comment la chimie géologique transforme le gaz en pierre
Pour comprendre la portée de cette avancée, il convient de distinguer le stockage géologique classique de la minéralisation in situ. Dans un projet de stockage conventionnel, le CO2 est généralement comprimé sous forme liquide puis injecté dans de profondes cavités rocheuses perméables (comme d’anciens gisements de gaz usés). Bien que sécurisée, cette approche nécessite une surveillance attentive pour prévenir les fuites à très long terme.

La minéralisation in situ repose sur un principe chimiquement différent :
- La capture du carbone biogénique : Le CO2 utilisé pour ce projet est dit « biogénique », c’est-à-dire issu de la purification du biogaz dans une station de traitement des eaux usées. Contrairement au CO2 fossile, il provient de la matière organique.
- La dissolution dans l’eau : Le gaz carbonique capté est dissous dans de l’eau, à la manière d’une eau gazeuse sous pression.
- L’injection en profondeur : Ce mélange est injecté dans le sous-sol à environ 1 000 mètres de profondeur, au cœur de formations géologiques riches en péridotite. La péridotite est une roche magmatique très réactive, abondante dans le manteau terrestre et naturellement riche en magnésium et en fer.
- La réaction de minéralisation : Au contact du CO2 dissous, les minéraux de silicate de magnésium réagissent pour former des carbonates solides (comme la magnésite). En 1 à 3 ans seulement, le CO2 est littéralement pétrifié. Une fois transformé en roche, le risque qu’il s’échappe dans l’atmosphère devient quasiment nul.
Comme le souligne Talal Hasan, fondateur et PDG de 44.01, ce projet permet de passer d’expérimentations ponctuelles à des opérations industrielles continues sur plusieurs années. Ce changement d’échelle fournira des données précieuses pour affiner les coûts et démontrer la fiabilité de la technologie.
Pourquoi ce changement d’échelle est crucial pour l’industrie
L’un des principaux freins à l’expansion du captage industriel du carbone réside dans la géographie du stockage. Les sites adaptés au stockage géologique traditionnel ne se trouvent pas toujours à proximité des grands centres industriels ou des installations de captage. Cela implique la construction de pipelines coûteux ou le transport de CO2 sur de longues distances.

La minéralisation in situ permet de diversifier considérablement les zones géographiques exploitables. Les roches réactives comme la péridotite et le basalte sont extrêmement répandues à la surface et dans le sous-sol de la planète. Aux Émirats arabes unis et en Oman, ces formations rocheuses pourraient théoriquement absorber des milliards de tonnes de CO2.
Des défis techniques et environnementaux à ne pas négliger
Malgré l’enthousiasme généré par cette annonce, la minéralisation in situ doit relever plusieurs défis majeurs avant de pouvoir prétendre à un impact mondial à l’échelle du gigatonne :
- Les ressources en eau : La dissolution du CO2 requiert d’importants volumes d’eau. La start-up 44.01 mène actuellement des essais prometteurs en utilisant de l’eau de mer traitée pour ne pas gaspiller les ressources en eau douce, indispensables dans les régions arides.
- L’empreinte énergétique : Le pompage et l’injection de fluides à grande profondeur exigent une énergie constante, qui doit impérativement provenir de sources décarbonées pour préserver le bilan écologique du projet.
- La rigueur de la mesure : La vérification précise des volumes réellement minéralisés sous terre nécessite un protocole de suivi rigoureux (appelé MRV, pour Measurement, Reporting and Verification).
L’accord conclu de 11,7 millions de dollars servira précisément de banc d’essai industriel pour mesurer l’efficacité économique et environnementale de ce procédé en conditions réelles.
Pensez-vous que la transformation du CO2 en roche solide puisse s’imposer comme la méthode de stockage la plus sûre de cette décennie, ou les contraintes en eau et en énergie risquent-elles d’en limiter l’essor ? N’hésitez pas à partager votre avis en commentaire !
Photo : Stephen Leonardi sur Pexels.
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