Écoacoustique : quand la science écoute la Terre pour mesurer l'état de la biodiversité

Écoacoustique : quand la science écoute la Terre pour mesurer l’état de la biodiversité

Écouter le vivant pour mieux mesurer l’érosion de la biodiversité

Comment dénombrer des espèces discrètes, nocturnes ou vivant au cœur de forêts de dense végétation sans perturber leur milieu naturel ? C’est le défi permanent des biologistes et des gestionnaires d’espaces protégés. Depuis quelques années, une discipline en plein essor offre une réponse inédite et non invasive : l’écoacoustique. Alors que la bioacoustique s’intéresse traditionnellement aux signaux sonores émis par une espèce ou un individu particulier, l’écoacoustique étudie la totalité des sons émanant d’un écosystème, constituant ce que les chercheurs appellent un paysage sonore.

Aujourd’hui, ces recherches franchissent un cap planétaire. Sous la coordination de scientifiques comme Kevin Darras, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), le projet international Worldwide Soundscapes centralise plus de 12 000 sites d’enregistrement à travers la planète. Cette immense banque de données sonores réunit des écosystèmes terrestres, marins et d’eau douce pour cartographier l’empreinte acoustique de la biodiversité globale.

Microphone et enregistreur acoustique installés en forêt pour capter les sons de la nature
Les enregistreurs passifs permettent de capturer en continu la biophonie des forêts sans perturber les animaux. (Photo : Nothing Ahead sur Pexels.)

Des microphones autonomes au cœur des écosystèmes

Le principe repose sur le suivi acoustique passif. Il s’agit d’installer sur le terrain de petits enregistreurs étanches et autonomes, programmés pour capturer les sons en continu pendant des semaines, voire des mois. Ces boîtiers enregistrent l’intégralité du paysage acoustique, qui se divise en trois grandes composantes :

  • La biophonie : l’ensemble des sons produits par les organismes vivants (chants d’oiseaux, stridulations d’insectes, croassements d’amphibiens, vocalises de mammifères ou bruits émis par la faune marine).
  • La géophonie : les bruits d’origine naturelle non biologique, tels que le vent dans les feuillages, la pluie, le grondement du tonnerre ou le ruissellement des cours d’eau.
  • L’anthrophonie : les bruits issus des activités humaines (trafic routier, moteurs d’avions, tronçonneuses, navigation maritime).

Comme le souligne Jérôme Sueur, professeur et écoacousticien au Muséum national d’Histoire naturelle, la composition et l’intensité de la biophonie constituent un indicateur direct de la santé d’un milieu naturel. Une forêt riche en biodiversité présente une symphonie complexe et dense où chaque espèce occupe une fréquence acoustique propre pour communiquer sans interférences. À l’inverse, un écosystème dégradé ou pollué devient acoustiquement pauvre ou chaotique.

Écosystème marin sous-marin avec poissons et végétation aquatique
En milieu aquatique, l’enregistrement des sons permet de suivre la faune marine et de mesurer la pollution sonore sous-marine. (Photo : Francesco Ungaro sur Pexels.)

L’intelligence artificielle au service du décryptage sonore

Analyser manuellement des dizaines de milliers d’heures d’enregistrements représenterait un travail colossal. C’est ici qu’intervient l’intelligence artificielle. Les chercheurs déploient des algorithmes d’apprentissage automatique capables de convertir les fichiers audio en spectrogrammes — des représentations visuelles des fréquences sonores en fonction du temps — puis d’isoler automatiquement la signature sonore de chaque espèce.

Cette approche permet non seulement d’établir un inventaire précis de la faune présente, mais aussi de détecter des activités illégales comme le braconnage ou la déforestation clandestine dès qu’un coup de feu ou le bruit d’une tronçonneuse retentit. Par ailleurs, ces outils acoustiques s’avèrent précieux pour évaluer l’efficacité des projets de restauration écologique : en comparant le paysage sonore d’une parcelle avant et après une intervention (comme la re-création d’une zone humide ou la plantation d’une haie bocagère), les scientifiques mesurent le retour progressif des espèces.

Selon Nicolas Mathevon, spécialiste de la communication acoustique animale à l’Université Jean Monnet Saint-Étienne, le son constitue un vecteur clé pour comprendre les réactions du vivant face aux pressions anthropiques. L’accroissement constant de l’anthrophonie masque fréquemment les signaux de communication vitaux pour la reproduction ou la quête de nourriture des animaux sauvage.

Oiseau chanteur posé sur une branche au cœur de la végétation
Le chant des oiseaux forme une composante essentielle du paysage sonore et renseigne sur la richesse écologique d’un milieu. (Photo : Siegfried Poepperl sur Pexels.)

Un outil prometteur mais nuancé

Malgré d’immenses bénéfices — couverture spatio-temporelle continue, coût réduit, absence de dérangement pour la faune —, l’écoacoustique présente des limites. Toutes les espèces ne produisent pas de sons audibles ou réguliers. De plus, le stockage et le traitement écoresponsable de volumes massifs de données numériques posent de nouveaux défis techniques et environnementaux.

Néanmoins, l’écoute du vivant s’impose aujourd’hui comme une composante incontournable des stratégies de conservation mondiales. En apprenant à prêter l’oreille aux écosystèmes, la recherche scientifique dispose d’un thermomètre sonore d’une précision inédite pour suivre la réaction de la nature face au déclin de la biodiversité.

Avez-vous déjà pris le temps d’écouter attentivement les sons de la nature lors de vos balades en forêt ou au bord de l’eau ? Pensez-vous que la préservation des paysages sonores naturels devrait être davantage prise en compte dans les politiques de protection de l’environnement ? Partagez votre expérience et vos réflexions en commentaire !

Photo : Nothing Ahead sur Pexels.

Pour aller plus loin

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Couverture : Histoire naturelle du silenceHistoire naturelle du silence, Jérôme Sueur

Un essai stimulant sur l’importance du silence et de la quiétude acoustique pour le maintien de l’équilibre des écosystèmes.

Les animaux parlent : Sachons les écouter, Nicolas Mathevon

Un ouvrage accessible et passionnant décryptant la diversité des langages sonores animaux et le travail des bioacousticiens.

Le Son de la Terre : Chroniques radiophoniques, Jérôme Sueur

Une immersion ludique dans les paysages acoustiques de la planète, illustrée de nombreux extraits sonores à écouter.

Sources

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