Deepfakes et millions de dollars : comment l'industrie de l'IA s'invite dans les midterms américains de 2026

Deepfakes et millions de dollars : comment l’industrie de l’IA s’invite dans les midterms américains de 2026

À l’approche des élections de mi-mandat américaines, prévues le 3 novembre 2026, une étude du Wesleyan Media Project a recensé entre 164 et 170 publicités politiques fabriquées ou retouchées à l’aide d’intelligence artificielle, pour des dépenses estimées jusqu’à 137 millions de dollars. Un chiffre qui ne dit pourtant qu’une partie de l’histoire.

Car dans le même temps, l’industrie de l’IA elle-même s’est mise à financer directement la campagne : des super PAC adossés à OpenAI et à Anthropic ont promis plus de 100 millions de dollars pour peser sur le résultat des midterms, sans toutefois faire campagne sur l’intelligence artificielle. Une situation paradoxale qui interroge autant les chercheurs que les associations de défense de la démocratie.

L’essentiel en bref :

  • Jusqu’à 137 millions de dollars auraient été dépensés en publicités générées ou retouchées par IA avant les midterms du 3 novembre 2026, selon le Wesleyan Media Project.
  • 69 % de ces publicités ne comportent aucun disclaimer signalant l’usage de l’IA, malgré l’existence de lois dans 31 États.
  • Plus de 100 millions de dollars ont été promis par des super PAC proches d’OpenAI et d’Anthropic, sans qu’aucune de leurs publicités ne mentionne l’IA.
  • 80 % des publicités IA recensées proviennent de candidats républicains ou de groupes qui leur sont favorables.
  • Aucune loi fédérale n’encadre à ce jour l’étiquetage des contenus électoraux générés par IA aux États-Unis.
Écran de télévision diffusant une publicité de campagne électorale
Entre 164 et 170 publicités politiques générées ou retouchées par IA ont été recensées avant les midterms américains du 3 novembre 2026. (Photo : Tara Winstead sur Pexels)

Le contexte : une campagne saturée d’images fabriquées

Depuis plusieurs cycles électoraux, le Wesleyan Media Project — un centre de recherche indépendant codirigé par Erika Franklin Fowler et Travis Ridout, spécialistes reconnus de la communication politique — suit systématiquement les publicités télévisées et numériques diffusées aux États-Unis. Pour le cycle 2026, son constat est inédit : la quasi-totalité des campagnes, locales comme nationales, ont désormais recours à un outil d’IA à un moment ou un autre de la production de leurs spots.

Dans le même temps, deux poids lourds de l’intelligence artificielle sont devenus des acteurs politiques à part entière. Le super PAC Leading the Future, lancé en 2025 avec le soutien du fonds Andreessen Horowitz et de responsables liés à OpenAI — dont son président Greg Brockman —, a annoncé vouloir mobiliser jusqu’à 125 millions de dollars pour soutenir des candidats favorables à une régulation légère de l’IA. En face, Public First Action, proche d’Anthropic, défend une ligne plus prudente sur la sécurité des modèles. Selon le Christian Science Monitor, ces structures ont déjà dépensé près de 60 millions de dollars dans des courses électorales à travers le pays. Une analyse distincte du New York Times chiffre pour sa part à 55,7 millions de dollars les dépenses en publicités et en mobilisation électorale de ces mêmes groupes, un montant qui ne recoupe pas nécessairement les 137 millions de dollars identifiés par le Wesleyan Media Project : les deux études ne mesurent pas exactement le même périmètre.

Comment ces publicités sont-elles fabriquées ?

Du simple retouché à la vidéo générée de bout en bout

Le terme générique de « publicité IA » recouvre des réalités très différentes. Dans sa forme la plus légère, l’IA sert à retoucher une photo existante, à générer une voix off ou à produire rapidement des variantes d’un même spot pour tester plusieurs messages. Dans sa forme la plus poussée, il s’agit de deepfakes : des vidéos ou des bandes sonores entièrement synthétiques, où un responsable politique semble prononcer des propos qu’il n’a jamais tenus. Une enquête de CNN a ainsi identifié au moins 38 millions de dollars de dépenses publicitaires télévisées présentant des signes manifestes d’imagerie générée par IA, sans la moindre mention de cette origine.

Le microciblage, moteur de la prolifération

Ce qui change surtout l’échelle du phénomène, c’est la combinaison de l’IA générative avec le microciblage publicitaire sur les réseaux sociaux : un même message peut être décliné en dizaines de variantes, testées en temps réel auprès de segments d’électeurs très précis, puis retravaillées automatiquement selon les taux de clic. Cette industrialisation rend la publicité électorale plus rapide et moins coûteuse à produire, mais aussi beaucoup plus difficile à vérifier pour le grand public comme pour les journalistes.

Ce modèle de financement n’est pas inédit : plusieurs observateurs le comparent à Fairshake, le super PAC créé par l’industrie des cryptomonnaies lors du cycle électoral de 2024, qui avait dépensé plus de 100 millions de dollars pour soutenir des candidats favorables à une régulation légère du secteur. Leading the Future reprend ouvertement cette méthode : peser sur un maximum de courses, y compris locales, plutôt que de concentrer les moyens sur quelques sièges emblématiques.

Écrans de montage vidéo dans un studio de production
Du simple retouché photo à la vidéo entièrement synthétique, les publicités électorales mêlent désormais plusieurs degrés de fabrication par IA. (Photo : Jakub Zerdzicki sur Pexels)

Les chiffres clés de la campagne IA de 2026

MesureMontant ou volumeSource
Publicités générées ou retouchées par IA recenséesEnviron 164 à 170 publicitésWesleyan Media Project
Dépenses associées à ces publicitésJusqu’à 137 millions de dollarsWesleyan Media Project
Publicités sans disclaimer IA69 % des publicités recenséesWesleyan Media Project
Budget annoncé du super PAC Leading the Future (pro-OpenAI)100 à 125 millions de dollarsChristian Science Monitor
Dépenses déjà engagées par les super PAC liés à l’IAPrès de 60 millions de dollarsChristian Science Monitor
Dépenses TV avec imagerie IA non déclaréeAu moins 38 millions de dollarsCNN
Part des publicités IA venant du camp républicain80 %Wesleyan Media Project

Un paradoxe assumé : l’IA finance la campagne sans jamais s’y afficher

Signe révélateur de la stratégie en cours, une analyse du New York Times relayée par plusieurs médias souligne qu’aucune des publicités financées par les super PAC liés à OpenAI ou à Anthropic ne mentionne explicitement les centres de données ou la régulation de l’IA : les sujets portent sur l’économie locale, la criminalité ou l’éducation, loin des enjeux technologiques qui motivent pourtant ces investissements. Pour les chercheurs du Wesleyan Media Project, cette discrétion n’est pas un hasard.

Les enjeux financiers expliquent cet engagement : plusieurs États envisagent des législations sur les centres de données, la consommation énergétique ou un éventuel moratoire sur la régulation locale de l’IA, autant de textes qui pèseront directement sur les coûts d’exploitation d’OpenAI et d’Anthropic dans les années à venir. Peser sur la composition du Congrès et des législatures locales permet donc à ces entreprises d’influer sur leur propre cadre réglementaire, sans jamais avoir à en débattre publiquement dans leurs publicités.

« Les gens voient des choses qui ne sont jamais arrivées, voient des responsables politiques dire des choses qu’ils n’ont en réalité jamais dites. »

— Travis Ridout, codirecteur du Wesleyan Media Project.

Du côté des associations de défense des droits civiques, l’inquiétude porte surtout sur l’absence de garde-fous nationaux. Ilana Beller, responsable du plaidoyer sur l’IA pour l’organisation Public Citizen, rappelle qu’il n’existe toujours aucune loi fédérale imposant la transparence sur ces pratiques, même si trente-et-un États ont désormais adopté leur propre législation en la matière.

Le Capitole des États-Unis à Washington
Trente-et-un États imposent déjà un étiquetage des publicités générées par IA, mais aucune loi fédérale n’existe à ce jour. (Photo : Ivan Dražić sur Pexels)

Quelles conséquences pour les électeurs et pour le secteur ?

Pour les électeurs, le risque immédiat est la confusion : une étude du Wesleyan Media Project montre que, dans les États sans obligation légale, seulement 32 % des publicités IA affichent volontairement un disclaimer, contre 29 % dans les États qui l’exigent — un écart si faible qu’il suggère que la loi, à elle seule, ne suffit pas encore à changer les pratiques.

Pour le secteur de l’IA, l’enjeu est différent : en s’imposant comme un acteur de poids dans le financement électoral, OpenAI et Anthropic s’exposent à l’accusation de chercher à influencer directement les futurs régulateurs de leurs propres produits, dans un contexte où le Congrès américain débat justement de l’encadrement fédéral des modèles d’IA. Cette proximité entre argent de campagne et lobbying réglementaire nourrit la méfiance d’une partie de l’opinion, bien au-delà des cercles spécialisés dans la technologie.

Un contraste flagrant avec l’Europe

Le décalage avec l’Union européenne est frappant. Depuis le 2 août 2026, l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle impose à toute personne diffusant un contenu de type deepfake — image, son ou vidéo synthétique représentant une personne réelle — de le signaler clairement, sous peine d’amendes pouvant atteindre 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial. Aux États-Unis, à l’inverse, la réponse reste fragmentée entre trente-et-un États aux règles disparates et l’absence totale de loi fédérale équivalente à l’approche de novembre.

Liasse de billets de cent dollars américains
Les super PAC liés à OpenAI et à Anthropic ont promis plus de 100 millions de dollars pour peser sur les midterms de 2026. (Photo : Jonathan Borba sur Pexels)

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

Plusieurs échéances vont rapidement tester la solidité de ce système. Le résultat des midterms du 3 novembre 2026 permettra de mesurer l’efficacité réelle de ces investissements massifs, dans un sens comme dans l’autre. Des propositions de loi fédérale sur l’étiquetage des contenus électoraux générés par IA, déjà discutées au Congrès, pourraient être relancées sitôt le scrutin passé. Les plateformes publicitaires elles-mêmes — réseaux sociaux et chaînes de télévision — seront aussi scrutées pour savoir si elles font évoluer leurs propres règles de vérification avant 2028.

Meta, Google et X ont chacune mis à jour leurs règles sur la publicité politique au cours de l’année, avec des niveaux d’exigence très variables en matière de divulgation de contenus générés par IA. Leur capacité à faire respecter ces règles à l’échelle de millions de publicités, en pleine clôture de campagne, sera elle aussi scrutée de près.

Et vous, pensez-vous qu’une loi fédérale imposant un étiquetage clair des publicités générées par IA changerait réellement vos habitudes face à ce type de contenu, ou le mal est-il déjà fait ?

Photo : Tara Winstead sur Pexels.

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Pour comprendre, avant même l’irruption des publicités générées par IA, comment les algorithmes des réseaux sociaux façonnent déjà nos opinions politiques.

Couverture : Algorithmes : la bombe à retardementAlgorithmes : la bombe à retardement, Cathy O’Neil

Un classique sur les dérives des systèmes algorithmiques opaques, utile pour mesurer les enjeux de confiance posés par des publicités électorales fabriquées par IA.

Sources

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