La loi de Carlson : le coût caché des interruptions et de la fragmentation du travail
Vous est-il déjà arrivé de passer une journée entière à courir après le temps, à répondre à des dizaines de messages, d’e-mails et de sollicitations « urgentes », pour réaliser en fin de journée que vos dossiers importants n’ont pas avancé d’un pouce ? Cette sensation d’épuisement sans réelle avancée est le symptôme typique du piège de la fragmentation du travail. Pour expliquer ce phénomène, les experts en organisation s’appuient sur un principe fondamental de la gestion du temps : la loi de Carlson.
Énoncé et origines de la loi de Carlson
Formulée au milieu du XXe siècle, la loi de Carlson s’énonce très simplement : un travail réalisé en continu prend moins de temps et d’énergie que le même travail réalisé de manière morcelée ou interrompue.
Cette règle empirique découle des travaux pionniers de l’économiste suédois Sune Carlson. En 1951, dans son ouvrage de référence Executive Behavior, le chercheur a analysé de près l’emploi du temps et les méthodes de travail de dirigeants d’entreprise en Suède. Ses observations ont révélé une réalité surprenante : les cadres supérieurs passaient leurs journées à enchaîner de très courtes séquences de travail, constamment interrompus par des appels téléphoniques, des visites inopinées ou des urgences imprévues. L’étude a montré qu’un dirigeant était dérangé en moyenne toutes les 20 minutes, rendant impossible la moindre phase de réflexion prolongée.
Il est important de souligner que la loi de Carlson n’est pas une loi physique rigide ou un théorème mathématique prouvé scientifiquement à l’origine, mais plutôt un principe managérial issu d’observations du terrain. Néanmoins, les découvertes ultérieures en sciences cognitives et en psychologie du travail sont venues confirmer avec force l’exactitude de ses intuitions.
Que signifie concrètement cette loi pour notre cerveau ?
Pour comprendre pourquoi l’interruption coûte si cher, il faut s’intéresser aux mécanismes de l’attention humaine. Lorsque vous passez d’une tâche A à une tâche B, votre cerveau ne bascule pas instantanément à 100 % de son potentiel. Ce changement récurrent entraîne ce qu’on appelle un coût de changement de contexte (context switching).
La chercheuse Sophie Leroy a mis en lumière le concept de résidu d’attention : lorsque vous interrompez prématurément un dossier en cours pour répondre à une notification ou à un collègue, une partie de vos ressources cognitives reste accrochée à la tâche précédente. Vous abordez la nouvelle tâche avec un cerveau partiellement encombré, ce qui réduit votre vitesse de traitement et augmente considérablement le risque d’erreur.
Par ailleurs, les travaux menés par la professeure Gloria Mark à l’Université de Californie montrent qu’à l’ère du numérique, la fragmentation s’est dramatiquement accélérée. Selon ses recherches, le temps moyen passé par un travailleur du savoir sur une seule tâche avant d’être interrompu ou de changer d’écran est passé de deux minutes et demie au début des années 2000 à moins d’une minute aujourd’hui. Pire encore : après une interruption importante, il faut en moyenne plus de 20 minutes pour revenir pleinement à l’activité initiale.
Des exemples parlants dans la vie professionnelle et quotidienne
La loi de Carlson se vérifie chaque jour, aussi bien au bureau qu’à la maison :
- La rédaction d’un rapport au bureau : Si vous rédigez un document stratégique en continu, l’effort peut vous prendre 2 heures. Si vous rédigez ce même rapport en ouvrant votre boîte de réception toutes les 10 minutes pour répondre aux messages, la tâche s’étalera sur toute la journée. Vous dépenserez deux à trois fois plus d’énergie mentale pour un résultat souvent moins qualitatif.
- La lecture d’un livre ou l’apprentissage : Essayer d’étudier un sujet complexe ou de lire un essai en jetant un coup d’œil à son smartphone à chaque notification détruit la mémorisation. Le processus de compréhension est sans cesse réinitialisé.
- Les activités du quotidien : Préparer un repas élaboré ou bricoler tout en gérant simultanément des appels téléphoniques et des demandes domestiques multiplie le risque d’oubli, d’accident mineur et d’irritabilité.
Comment contrecarrer la loi de Carlson et préserver votre concentration ?
Heureusement, il est possible d’aménager son environnement et son emploi du temps pour contrer les effets dévastateurs du morcellement :
1. Pratiquer le « Deep Work » et le blocage de temps
Popularisé par l’auteur et professeur Cal Newport, le concept de Deep Work (travail en profondeur) consiste à réserver dans son agenda des plages horaires inviolables de 60 à 90 minutes. Durant ces créneaux, vous vous isolez pour travailler sur une seule tâche à forte valeur ajoutée, sans aucune distraction.
2. Regrouper les tâches similaires (batching)
Plutôt que de traiter vos e-mails au fil de l’eau dès qu me notification apparaît, définissez 2 ou 3 rendez-vous fixes dans la journée pour les consulter et y répondre (par exemple à 11h et à 16h). Appliquez la même logique pour les appels téléphoniques ou les tâches administratives légères.
3. Mettre en place des barrières anti-distractions
Réduisez au maximum les signaux visuels et sonores qui sollicitent votre attention : coupez les notifications de messagerie instantanée, passez votre téléphone en mode « Ne pas déranger » et fermez les onglets inutiles sur votre navigateur.
4. Établir un contrat de communication clair avec son équipe
La fragmentation est souvent subie collectivement. Échangez avec vos collaborateurs et votre hiérarchie sur la distinction entre communication urgente (qui mérite un appel) et communication asynchrone (e-mail, messagerie interne). Fixer des règles communes permet de protéger le temps de concentration de chacun.
Et vous, quelle est la principale source d’interruption qui morcelle vos journées, et quelle astuce utilisez-vous pour retrouver un état de concentration profonde ? N’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires ci-dessous !
Photo : Yan Krukau sur Pexels.
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Un guide très pratique axé sur la réduction des micro-interruptions et le regroupement des tâches pour regagner du temps au quotidien.
L’ouvrage original de 1951 dans lequel l’économiste suédois étudie le quotidien fragmenté des dirigeants et formule ses observations pionnières.