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Le Sotré et la fileuse de Gerbamont


La neige était tombée trois jours de suite sur les hautes chaumes, et le village de Gerbamont dormait sous son manteau blanc comme un vieux chien sous sa fourrure. Dans la dernière maison avant la forêt — celle qu’on appelait la maison du bout du monde parce qu’après elle il n’y avait plus que les sapins et le vent — vivait une jeune femme prénommée Marguerite.

Marguerite était fileuse. Pas fileuse par nécessité seulement, mais fileuse par amour — de la laine grasse entre les doigts, du ronron de la quenouille, du silence habité que crée le travail patient. Son père disait qu’elle était née avec un fuseau à la place du cœur. Sa mère, plus tendre, disait qu’elle avait les doigts de fée.

Mais cette nuit-là, à trois semaines de la Saint-Nicolas, Marguerite n’avait pas les doigts de fée. Elle avait les doigts d’une femme épuisée.


Le commande du tisserand de Cornimont était pour le lendemain matin. Vingt toises de fil — fin, régulier, sans nœuds, sans bourres — et il en manquait encore la moitié. La chandelle sur la table n’était plus qu’un moignon de suif. Dehors, le vent soufflait par rafales dans la cheminée, faisant danser les braises et gémir les poutres.

Marguerite fila. Ses yeux brûlaient. Ses épaules pesaient comme des pierres de moulin. Plusieurs fois le fil cassa — trop tendu, trop sec — et elle dut renouer en jurant tout bas, ce qui ne lui ressemblait guère.

Vers les onze heures du soir, elle entendit un bruit à la chatière.

Un grattement léger. Comme une souris, mais plus régulier. Comme des doigts.

Elle leva les yeux.


Par la chatière — ce petit carré de bois découpé au bas de la porte pour laisser passer le chat — quelque chose entrait. Quelque chose de petit, de gris, de souple comme de la fumée. Ça se glissa sans bruit sur le sol de terre battue, ça contourna le coffre à farine, ça évita le chat endormi devant l’âtre — le chat qui, chose étrange, n’ouvrit pas un œil.

La créature s’assit sur le tabouret en face de Marguerite.

Elle ne mesurait guère plus que la hauteur d’un tabouret elle-même. Ses vêtements étaient de la couleur des vieux murs — gris, brun, vert de mousse, impossible à définir. Ses pieds étaient nus malgré le froid. Ses mains, en revanche, étaient remarquables : longues, agiles, avec des doigts qui semblaient avoir un ongle de plus que la normale, et qui bougaient déjà, naturellement, comme s’ils cherchaient quelque chose à saisir.

Ses yeux étaient de la couleur de l’ambre — orangés, profonds, avec dedans une petite flamme qui n’était pas le reflet de la chandelle.

Il regarda la quenouille. Il regarda Marguerite. Il eut un sourire — ou quelque chose qui y ressemblait — et tendit les mains.


Marguerite ne bougea pas.

Son cœur battait fort mais ses mains, elles, restèrent posées sur ses genoux. Elle n’avait pas crié. Elle n’avait pas reculé. Quelque chose dans la façon dont la créature s’était installée — naturellement, sans malice apparente, comme on s’assied chez soi — lui avait coupé l’envie de fuir.

Elle pensa : c’est le Sotré.

Elle avait entendu les histoires. Sa grand-mère lui avait dit, une fois, en lui serrant le poignet de ses doigts secs : Si jamais le Sotré vient travailler avec toi la nuit, ne dis rien. Ne remercie pas. Ne demande pas son nom. Laisse-le faire, et au matin, tu verras.

Alors Marguerite ne dit rien.

Elle reprit sa quenouille. Elle recommença à filer. Et de l’autre côté de la table, le Sotré prit la seconde quenouille — celle qui était posée en réserve contre le mur — et se mit au travail.


Ce qu’elle vit alors, Marguerite n’en parla jamais vraiment. Pas parce qu’elle l’avait oublié, mais parce que certaines choses se logent dans les yeux pour toujours et résistent aux mots.

Les doigts du Sotré filaient deux fois plus vite que les siens. Non pas avec la hâte brouillonne d’un travail bâclé — mais avec une précision absolue, une régularité hypnotique, comme si chaque geste avait été répété depuis des siècles. Le fil qui sortait de ses mains était d’une finesse extraordinaire. Et d’une couleur étrange — blanc d’abord, puis, à mesure que la nuit avançait, presque doré, comme si la laine avait absorbé la lumière de la chandelle et refusait de la rendre.

Le seul bruit dans la pièce était le ronron des deux fuseaux. Dehors la tempête soufflait. Dedans, il faisait chaud. Le chat dormait. La chandelle brûlait sans diminuer — Marguerite le nota, étonnée : le suif ne fondait plus.

Ils filèrent ensemble. Deux fileuses dans la nuit — l’une de chair, l’autre de quoi exactement, Dieu seul le savait.


Vers les quatre heures du matin, quand le coq du voisin — celui qui vivait à un demi-lieue et dont le cri portait loin dans l’air froid — lança son premier chant, le Sotré s’arrêta.

Il posa le fuseau sur la table. Il regarda le travail accompli. Et il eut ce sourire à nouveau — satisfait, ou peut-être seulement neutre, impossible à lire vraiment sur ce visage-là.

Il glissa du tabouret. Il traversa la pièce en évitant le chat sans le regarder. Et il ressortit par la chatière, aussi silencieusement qu’il était entré, et la nuit dehors l’avala d’un coup.

Marguerite resta seule.


Sur la table, il y avait deux bobines de fil.

La sienne — vingt toises, propre, régulière, honnête.

Celle du Sotré — et là Marguerite approcha la chandelle, et elle dut s’asseoir.

Ce fil n’était pas ordinaire. Il était d’une finesse telle qu’il semblait presque immatériel, comme de l’air tissé. Et cette couleur — au grand jour, quand l’aube grise entra par les volets, la couleur devint encore plus étrange : ni blanc, ni or, mais quelque chose entre les deux, changeant selon l’angle, comme certaines plumes d’oiseau changent selon la lumière.

Marguerite ne le livra pas au tisserand.

Elle le garda.


Des mois plus tard, à la fin du printemps, quand Étienne — le fils du charron de Thiéfosse — vint lui demander sa main, elle tissa avec ce fil un voile de mariée.

Le tisserand qui le travailla refusa d’être payé. Il dit qu’il n’avait jamais touché pareille matière et que ses doigts s’en souvendraient jusqu’à sa mort.

Le jour du mariage, sous le soleil de juin, le voile brillait d’un éclat que les vieilles femmes du village ne surent pas expliquer. Certaines dirent que c’était la lumière. D’autres dirent que c’était le bonheur. La grand-mère de Marguerite, qui avait quatre-vingt-deux ans et ne se trompait jamais sur ces choses-là, dit simplement en tirant sur sa pipe :

— C’est le Sotré. Il file bien, le bougre, quand on le laisse faire.


On dit que les enfants de Marguerite et d’Étienne grandirent sans jamais connaître la vraie misère. Que le gel épargnait leurs champs. Que leurs bêtes ne tombaient pas malades. Que le feu, dans leur cheminée, prenait toujours du premier coup, même les soirs de grand humide.

Et que le chat de la maison, jusqu’à la fin de ses jours, dormit devant l’âtre d’un sommeil si profond que plus rien ne l’en tirait — comme s’il gardait pour lui, enfoui quelque part dans ses rêves de chat, le souvenir d’une nuit où quelque chose de gris et d’agile l’avait frôlé sans le réveiller, et lui avait laissé, en échange de son silence, un peu de cette chaleur étrange qui ne s’explique pas et ne s’oublie pas non plus.


Dans les Vosges, on dit encore : quand le fil sort doré du fuseau par une nuit de neige, c’est que le Sotré a filé avec toi. Ne dis rien. Ne remercie pas. Laisse-le faire.

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