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Le Sotré, lutin des Vosges

Le Sotré (parfois écrit Sôtré ou Sottré) est l’une des figures les plus attachantes du folklore vosgien. Mi-esprit, mi-farfadet, il appartient à ce monde intermédiaire des êtres de la lisière — ni tout à fait bons, ni vraiment mauvais — que les paysans des Vosges côtoyaient avec un mélange de crainte et de connivence.


Sa nature

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Le Sotré est un lutin domestique et forestier. Petit, vif, invisible le plus souvent, il s’attache à une ferme, un moulin, parfois à une famille entière. On dit qu’il ressemble à un enfant chétif, vêtu de haillons gris ou de mousse, coiffé d’un bonnet rouge ou brun, les yeux brillants comme des braises. Certains témoignages anciens le décrivent aussi sous forme animale — un chat noir, un lièvre étrange, une ombre qui galope.


Ses facéties

Le Sotré est avant tout un farceur. Ses espiègleries classiques :

  • Il tresse les crins des chevaux pendant la nuit. Au matin, les bêtes sont en sueur, épuisées, comme si on les avait chevauchées des heures durant dans les forêts. On appelle ces nœuds inextricables les tresses du Sotré.
  • Il déplace les objets — le couteau se retrouve dans le beurre, le chapeau dans le seau à lait, la clé dans le foin.
  • Il souffle la chandelle au moment le plus inopportun, et ricane dans l’obscurité.
  • Il égare les voyageurs sur les chemins de montagne, leur faisant tourner en rond jusqu’à l’aube.

Son côté serviable

Mais le Sotré a aussi un cœur. Si on le respecte, si on lui laisse chaque soir un bol de lait chaud ou quelques miettes de pain near les cendres du foyer, il devient le gardien invisible de la maison :

  • Il veille sur le bétail et prévient les maladies.
  • Il aide à battre le grain la nuit, et les gerbes se retrouvent liées au matin sans qu’on sache comment.
  • Il protège les enfants du mauvais œil.
  • Il chasse les esprits malfaisants des bois — les Mauves et les Staubes — qui rôdent aux intersaisons.

La colère du Sotré

Malheur à qui se moque de lui ou refuse de l’honorer. Sa vengeance est patiente et méthodique :

  • Le lait tourne avant même d’être trait.
  • Les poules cessent de pondre.
  • Les enfants font des cauchemars peuplés de rires aigus.
  • Dans les cas graves, il attire la foudre sur la grange.

Une tradition vosgienne dit qu’on ne peut jamais chasser un Sotré — on peut seulement l’amadouer. Celui qui tente de le faire partir en jetant du sel béni ou en clouant un fer à cheval se retrouve avec deux Sotrés au lieu d’un.


Le Sotré et le meunier de Corcieux

L’un des contes les plus répandus dans la vallée de la Vologne raconte qu’un meunier avare refusait de laisser la moindre offrande au Sotré de son moulin. Une nuit, il entendit un bruit terrible dans la roue — et trouva au matin toutes ses meules fendues en deux, parfaitement, comme tranchées par un couteau géant. Sur chaque moitié, une empreinte de petit pied nu. Il posa dès le soir suivant un bol de crème épaisse sur le rebord de la fenêtre. Le moulin ne connut plus jamais d’avarie.


Le Sotré et la fileuse de Gerbamont

Dans les hautes chaumes, une jeune fileuse veillait tard pour terminer sa quenouille avant la Saint-Nicolas. Elle vit entrer par la chatière une petite créature grise qui s’assit sur le tabouret en face d’elle et se mit à filer — deux fois plus vite, deux fois plus fin. Elle n’osa pas parler. Au chant du coq, la créature disparut, laissant derrière elle un fil d’une beauté extraordinaire, doré comme de la lumière d’automne. Elle tissu avec ce fil un voile qu’elle porta à son mariage, et dit-on, ses enfants et ses petits-enfants ne connurent jamais la misère.


Le Sotré est ainsi : imprévisible, susceptible, généreux quand on sait l’apprivoiser. Dans les Vosges d’autrefois, on ne le niait pas — on l’apprivoisait, comme on apprivoise la montagne elle-même, avec patience, humilité, et un bon bol de lait chaud.

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